> 📖 المقالُ الرابع، وهو وقفةٌ ضروريّةٌ قبل الدخولِ في المفاهيم: أيُّ نصٍّ بين أيدينا؟
Quatrième article, une halte nécessaire avant d'entrer dans les concepts : quel texte avons-nous entre les mains ?
> ⬅️ في الحلقة السابقة (3/18): عرفنا شيوخَه وما ورثه من عُلومِ عصرِه، وبأيِّ عُدّةٍ فكريّةٍ جاء.
Dans la partie précédente (3/18) : nous avons vu ses maîtres et l'outillage intellectuel dont il hérite.
Le livre que son auteur n'a jamais fini
الكِتَابُ الَّذِي لَمْ يُنْهِهِ صَاحِبُهُ قَطّ
حين نقول «قال ابنُ خلدون في المقدّمة»، نتصوّرُ كتاباً واحداً ثابتاً. الحقيقةُ أنّ المقدّمةَ نصٌّ متحرّك.
Quand nous disons « Ibn Khaldoun écrit dans la Muqaddima », nous imaginons un livre unique et figé. En réalité, la Muqaddima est un texte mouvant.
فقد كتب نسختَه الأولى في عزلةِ قلعةِ ابن سلامة، ثمّ ظلَّ عشراتِ السنينَ يُنقّحُ ويُضيفُ ويُعيدُ الترتيب، بين تونسَ وفاسَ والقاهرة. ومن كثرةِ التعديلاتِ والإضافاتِ تعدّدت النسخُ واختلفت
Il en a écrit une première version dans la solitude de Qal3at ibn Salama, puis a passé des décennies à corriger, ajouter et réorganiser, entre Tunis, Fès et Le Caire. À force de retouches et d'ajouts, les copies se sont multipliées et ont divergé entre elles.1
فالسؤالُ إذن ليس ترفاً: أيَّ مقدّمةٍ نقرأ؟
La question n'est donc pas un luxe d'érudit : quelle Muqaddima lisons-nous ?
Trois Muqaddima, pas une
ثَلَاثُ مُقَدِّمَاتٍ لَا وَاحِدَة
عرض ابن خلدون نسخةً من كتابه على السلطان الحفصيّ أبي العبّاس أحمد بتونس سنة ٧٨٣ للهجرة (١٣٨١م). ثمّ انتقل إلى القاهرة سنة ١٣٨٣، فأدخل تعديلاتٍ واسعة، ونشأت عن ذلك نسخةٌ «وسطى» قُدّمت إلى السلطان المملوكيّ الظاهر برقوق نحو سنة ١٣٩٠. ثمّ نسخةٌ متأخّرةٌ اكتملت نحو سنة ١٤٠٢، وظلَّ يُراجعُها إلى نحو ١٤٠٤
Ibn Khaldoun présenta une version de son livre au sultan hafside Abu al-Abbas Ahmad, à Tunis, en 783 de l'hégire (1381). Installé au Caire à partir de 1383, il y apporta de larges modifications, d'où une version dite « moyenne », offerte au sultan mamelouk al-Zahir Barquq vers 1390. Vint enfin une version tardive, achevée vers 1402 et encore retouchée jusque vers 1404.2
وأوثقُ ما يمثّلُ هذه النسخةَ الأخيرةَ مخطوطٌ محفوظٌ بإسطنبول في مكتبة عاطف أفندي، يحملُ آثارَ خطِّ المؤلّفِ نفسِه. بل إنّ عدداً من النسخِ المكتوبةِ في حياتِه تحملُ حواشيَ وإضافاتٍ بخطِّه
La version tardive est représentée de la manière la plus sûre par un manuscrit conservé à Istanbul, à la bibliothèque Atif Efendi, qui porte des traces de la main de l'auteur. Plusieurs copies réalisées de son vivant portent d'ailleurs des notes marginales et des ajouts autographes.2
📝 À noter : cela change la manière de lire. Une phrase peut appartenir à la couche tunisienne de 1381 ou à la couche cairote des années 1400. Entre les deux, l'auteur a connu l'Égypte, la charge de juge et la rencontre avec Tamerlan. Dater une page, c'est parfois comprendre pourquoi elle est écrite ainsi.
Une signature à Fès
تَوْقِيعٌ فِي فَاس
لحسنِ الحظِّ، ترك لنا أثراً ماديّاً. ففي خزانةِ جامعِ القرويّينَ بفاس، يحملُ نصُّ كتابِ العِبَر شهادةَ تحبيسٍ موقّعةً من قاضيين، يقفُ فيها ابنُ خلدون كتابَه على طلبةِ العلم، ويُوصفُ فيها بأنّه «مؤلّفُ هذا الكتاب». وتاريخُها: الحادي والعشرون من صفر، سنة ٧٩٩ للهجرة
Par chance, il nous a laissé une trace matérielle. Dans la bibliothèque de la Qarawiyyin à Fès, le texte du Kitab al-3ibar porte un acte de donation signé par deux juges, où Ibn Khaldoun lègue son livre aux étudiants en science, et où il est désigné comme « l'auteur de ce livre ». Date : le 21 safar de l'an 799 de l'hégire.3
هذه الوثيقةُ ثمينة: إنّها لحظةٌ نعرفُ فيها، بيقينٍ تقريبيّ، ما الذي كان المؤلّفُ نفسُه يعتبرُه كتابَه في ذلك التاريخ.
Ce document est précieux : c'est un moment où l'on sait, avec une quasi-certitude, ce que l'auteur lui-même tenait pour son livre à cette date.
Ce que l'objet lui-même nous apprend
مَا يُعَلِّمُنَا إِيَّاهُ الشَّيْءُ نَفْسُه
النصُّ ليس كلاماً معلّقاً في الهواء: إنّه ورقٌ وحبرٌ وخطّ. وكُتبت مؤلّفاتُ ابن خلدون بالخطّ المغربيّ، وهو خطٌّ لا يستعملُه إلّا من تعلّم الكتابةَ في الغربِ الإسلاميّ، من الأندلسِ إلى وسطِ ليبيا، ويُعرفُ بعلاماتٍ دقيقةٍ منها الفاءُ بنقطةٍ تحتَها والقافُ بنقطةٍ واحدةٍ فوقَها
Un texte n'est pas une parole suspendue en l'air : c'est du papier, de l'encre et une écriture. Les livres d'Ibn Khaldoun relèvent du 5att maghribi, une graphie qu'emploient seulement ceux qui ont appris à écrire dans l'Occident musulman, de l'Andalousie jusqu'au centre de la Libye. On la reconnaît à des signes précis, notamment le fa pointé en dessous et le qaf à un seul point au-dessus.4
والمفارقةُ الطريفةُ أنّ ابن خلدون نفسَه وصف في المقدّمةِ اختلافَ تعليمِ الخطِّ بين المغربِ والمشرق
Détail savoureux : Ibn Khaldoun lui-même a décrit dans la Muqaddima en quoi l'apprentissage de l'écriture différait au Maghreb de ce qu'il était en Orient.4
أمّا الحجمُ فكتابُ العِبَر ليس كتيّباً: تصفُه وثيقةُ القرويّين بأنّه سبعةُ أسفار، وهو العددُ نفسُه الذي طُبع به في بولاق سنة ١٨٦٨
Quant à l'ampleur, le Kitab al-3ibar n'est pas un opuscule : l'acte de Fès le décrit en sept volumes, le nombre même sous lequel il sera imprimé à Bulaq en 1868.5
وأمّا اللغةُ فعربيّةٌ فصحى، لكنّها فصحى رجلٍ مغربيّ، فيها اصطلاحاتٌ نحتَها لعلمِه الجديد. ولذلك عُدَّ الكتابُ من أصعبِ ما يُترجَم
Quant à la langue, c'est de l'arabe classique, mais le classique d'un homme du Maghreb, avec les termes techniques qu'il a forgés pour sa science nouvelle. D'où la réputation du livre chez ses traducteurs : l'un des plus difficiles qui soient.5
Un détour par Istanbul, puis Paris
طَرِيقٌ عَبْرَ إِسْطَنْبُولَ ثُمَّ بَارِيس
ثمّ يأتي الأغرب. فالكتابُ الذي غيّر النظرَ إلى التاريخِ ظلَّ قروناً مقروءاً في نطاقٍ محدود. وأوّلُ ما عرفته أوروبا منه لم يكن الأصلَ العربيّ، بل ترجمةً تركيّةً جزئيّةً أنجزها بيري زاده (ت ١٧٤٩)، ثمّ أكمل أحمد جودت باشا لاحقاً القسمَ السادسَ الذي أُغفل
Vient ensuite le plus étrange. Le livre qui a changé le regard sur l'histoire est resté des siècles lu dans un cercle restreint. Ce que l'Europe en a connu d'abord n'était pas l'original arabe, mais une traduction turque partielle due à Pirizade (mort en 1749). Ahmed Cevdet Pacha compléta plus tard la sixième section, qui avait été laissée de côté.6
ثمّ توالت الطبعات: بولاق بالقاهرة سنة ١٨٥٧ بتحقيقِ نصر الهوريني وبدعمِ رفاعة الطهطاوي، ثمّ طبعةُ كاترمير بباريس سنة ١٨٥٨، ثمّ ترجمةُ دي سلان الفرنسيّة
Puis les éditions se sont enchaînées : Bulaq au Caire en 1857, établie par Nasr al-Hurini avec l'appui de Rifa3a al-Tahtawi, l'édition de Quatremère à Paris en 1858, enfin la traduction française de de Slane.7
📝 À noter : ces deux premières éditions, celles sur lesquelles s'est bâtie la réputation mondiale du livre, ne s'appuyaient que sur un nombre restreint de manuscrits, les seuls connus alors, et ne comportaient pas d'appareil critique.8 Autrement dit : pendant plus d'un siècle, on a lu et cité Ibn Khaldoun à partir d'un texte encore mal établi.
Ce que le travail d'édition a changé
مَا غَيَّرَهُ عَمَلُ التَّحْقِيق
جاء بعد ذلك عملُ المحقّقين، وهو ما نسمّيه التحقيق: جمعُ المخطوطاتِ ومقارنتُها وتثبيتُ النصّ. من ذلك تحقيقُ علي عبد الواحد وافي، وتحقيقُ إبراهيم شبّوح وإحسان عبّاس، وأعمالُ عبد الرحمن بدوي على المخطوطاتِ والطبعاتِ والترجمات، ثمّ التحقيقُ الحديثُ لعبد السلام الشدّادي
Est venu ensuite le travail des éditeurs scientifiques, ce qu'on appelle le ta79i9 : rassembler les manuscrits, les comparer, établir le texte. Ainsi l'édition d'Ali Abd al-Wahid Wafi, celle d'Ibrahim Chabbouh et Ihsan Abbas, les travaux d'Abd al-Rahman Badawi sur les manuscrits, les éditions et les traductions, puis l'édition critique moderne d'Abdesselam Cheddadi.9
📝 À noter (et c'est le cœur de cet article) : il y a là une ironie magnifique. Ibn Khaldoun exigeait qu'on ne reçoive aucun récit sur la seule autorité de la transmission, et qu'on le soumette à l'examen. La philologie ne fait rien d'autre, appliquée à son propre livre : elle refuse de croire une copie sur parole. C'est pourquoi, dans cette série, chaque citation renvoie à une édition précise et non à « la Muqaddima » en général.
Le vocabulaire à retenir
المُفْرَدَاتُ المُهِمَّة
| Mot vocalisé | Translittération | Sens |
|---|---|---|
| المَخْطُوط | al-ma5tout | Le manuscrit |
| النُّسْخَة | an-nus5a | La copie, l'exemplaire |
| التَّحْقِيق | at-ta79i9 | L'édition critique, l'établissement du texte |
| التَّحْبِيس | at-ta7bis | La donation en fondation pieuse (waqf) |
| الطَّبْعَة | at-tab3a | L'édition imprimée |
En résumé : quel texte lisons-nous ?
الخُلاصَة: أَيُّ نَصٍّ نَقْرَأ؟
ثلاثةُ أجوبةٍ واضحة، لنمضيَ على بيّنة
Trois réponses claires, pour avancer sans flou :
١. لا توجدُ «مقدّمةٌ» واحدة. بل ثلاثُ حالاتٍ للنصّ على الأقلّ: تونس ١٣٨١، والقاهرة نحو ١٣٩٠، والمتأخّرةُ نحو ١٤٠٢ــ١٤٠٤
1. Il n'existe pas « une » Muqaddima. Il en existe au moins trois états : Tunis 1381, Le Caire vers 1390, et la version tardive de 1402-1404.
٢. النصُّ المرجعُ اليوم هو المتأخّر، وأوثقُ شواهدِه مخطوطُ عاطف أفندي بإسطنبول، وعليه قامت التحقيقاتُ الحديثة: وافي، وشبّوح وعبّاس، والشدّادي
2. Le texte de référence aujourd'hui est la version tardive. Son témoin le plus sûr est le manuscrit Atif Efendi d'Istanbul, et c'est sur elle que reposent les éditions critiques modernes : Wafi, Chabbouh et Ihsan Abbas, Cheddadi.
٣. وهذا هو النصُّ الذي نقتبسُ منه في هذه السلسلة كلِّها. لذلك تُذكرُ الطبعةُ في كلِّ حاشية: «المقدمة» وحدَها ليست مرجعاً كافياً
3. C'est ce texte-là que nous citons dans toute la série. D'où la mention systématique de l'édition en note : dire « la Muqaddima » tout court ne suffit pas.
📝 Et concrètement, pour la suite : quand vous lirez dans les prochains articles « Ibn Khaldoun écrit que… », entendez : l'homme de la fin de sa vie, au Caire, relu par les éditeurs critiques. Pas le jeune retraité de Qal3at ibn Salama qui griffonnait une première version en 1377.
À suivre (5/18) : nous savons désormais quel texte nous lisons. Ouvrons-le par sa question inaugurale : comment savoir si un récit du passé dit vrai ?
> 🎯 لا تكتفوا بالقراءةِ السلبيّة: اختبروا أنفسَكم.
Ne restez pas en lecture passive. Lire, c'est reconnaître ; retenir, c'est autre chose. Le QCM de cet article tient en cinq questions qui ne se devinent pas sans l'avoir lu. Chaque série réussie vous fait gagner une médaille.
Article rédigé par l'équipe 3amia · AI à partir de sources vérifiées.
Cette série présente et analyse l'œuvre d'Ibn Khaldoun. La citer n'est pas l'approuver : certaines de ses thèses sont datées ou contestables, et nous le signalons lorsque c'est le cas.
Sources/ المصادر
- Sur les remaniements successifs du Kitab al-3ibar et la divergence des copies qui en résulte : عبد الرحمن بدوي، مؤلفات ابن خلدون، دار المعارف، القاهرة ؛ ابن خلدون، المقدمة، تحقيق علي عبد الواحد وافي. ↩
- Sur les recensions successives (version tunisienne présentée à Abu al-Abbas Ahmad en 783/1381, version « moyenne » pour al-Zahir Barquq vers 1390, version tardive achevée vers 1402 et revue jusque vers 1404) et sur le manuscrit Atif Efendi d'Istanbul : عبد السلام الشدادي، مقدّمة تحقيقه لـالمقدمة ؛ عبد الرحمن بدوي، مؤلفات ابن خلدون، دار المعارف ; Nathaniel Schmidt, « The Manuscripts of Ibn Khaldun », Journal of the American Oriental Society, 46 (1926) ; Franz Rosenthal, introduction à The Muqaddimah, Princeton University Press (Bollingen), 1958. ↩
- Acte de ta7bis daté du 21 safar 799 de l'hégire, signé par deux juges, portant donation du Kitab al-3ibar en sept volumes aux étudiants de Fès : خزانة جامع القرويين، فاس ؛ نصُّ الوثيقة في تاريخ ابن خلدون، المكتبة الشاملة ؛ عبد الرحمن بدوي، مؤلفات ابن خلدون. ↩
- Sur le 5att maghribi, ses formes caractéristiques et son aire d'usage, ainsi que sur la description qu'en donne Ibn Khaldoun lui-même : ابن خلدون، المقدمة، فصل تعليم الخطّ، تحقيق علي عبد الواحد وافي ؛ عمر أفا ومحمد المغراوي، الخطّ المغربي: تاريخ وواقع وآفاق، الرباط، 2013 ; In the Author's Hand: Holograph and Authorial Manuscripts in the Islamic Handwritten Tradition, Brill, 2020 (chapitre consacré aux manuscrits d'Ibn Khaldoun). ↩
- Sur les sept volumes du Kitab al-3ibar (acte de ta7bis de la Qarawiyyin, puis édition de Bulaq en sept volumes, 1868) et sur la difficulté de traduction reconnue par les orientalistes : MIT Libraries, Early Arabic Sources for the History of Islam ; Franz Rosenthal, introduction à The Muqaddimah, 1958 ; عبد الرحمن بدوي، مؤلفات ابن خلدون. ↩
- Sur la première réception par la traduction turque partielle de Pirizade (mort en 1749) et le complément d'Ahmed Cevdet Pacha (1822-1895), qui traduisit la sixième section : عبد الرحمن بدوي، مؤلفات ابن خلدون ; Franz Rosenthal, introduction à The Muqaddimah: An Introduction to History, Princeton University Press (Bollingen), 1958. ↩
- Éditions imprimées : Bulaq, Le Caire, 1857, établie par نصر الهوريني avec l'appui de رفاعة الطهطاوي ; Prolégomènes d'Ebn-Khaldoun, texte arabe éd. E. Quatremère, 3 vol., Paris, 1858 ; trad. française de W. M. de Slane, 3 vol., 1862-1868. Recensement bibliographique : MIT Libraries, Early Arabic Sources for the History of Islam. ↩
- Les deux premières éditions ne reposaient que sur un nombre restreint de manuscrits, les seuls connus à l'époque, et étaient dépourvues d'appareil critique : عبد السلام الشدادي، مقدّمة تحقيقه لـالمقدمة ؛ عبد الرحمن بدوي، مؤلفات ابن خلدون. ↩
- Éditions critiques et travaux philologiques : ابن خلدون، المقدمة، تحقيق علي عبد الواحد وافي ؛ تحقيق إبراهيم شبّوح وإحسان عبّاس ؛ عبد السلام الشدادي، تحقيق المقدمة ؛ عبد الرحمن بدوي، مؤلفات ابن خلدون ؛ ساطع الحصري، دراسات عن مقدمة ابن خلدون، مؤسسة هنداوي. ↩

